Il y a une vingtaine d'années, j'avais revendu une des dernières 300 SL R 107 quasi neuve à un antiquaire parisien pour acheter mon cabriolet 250 SE. Au même moment, j'allais sympathiser avec un autre amateur de Mercedes qui avait longtemps été à la tête d'une entreprise de transports au nord de Strasbourg. Maurice Wolff venait tout juste de partir à la retraite avec une idée précise pour passer son temps: acheter une grande Mercedes 600 qui serait la pièce maîtresse de sa collection de voitures anciennes.

Elles n'étaient pas nombreuses sur la région; il n'y en avait que deux, qui l'une comme l'autre, avaient été achetées d'occasion. Il s'intéressa donc à la meilleure, et essaya en vain de décider Gérard Hess à lui revendre la sienne; nos deux hommes n'arrivèrent jamais à tomber d'accord sur le prix. A l'époque, les 600 pouvaient changer de main pour des montants qui nous paraitront aujourd'hui modestes, autour de 150.000 francs. Même en y mettant le double, celle qui avait appartenu à l'empereur d'Annam n'était toujours pas à vendre...

C'est alors qu'apparut en 1990 une autre 600 dans une vente aux enchères parisienne, dont notre amateur alsacien se porta immédiatement acquéreur. Elle n'était pas donnée, mais cette fois était la bonne, il en obtenait une  avec son carnet d'entretien, et un moteur neuf, s'il vous plait. Un lot de factures était au nom de Monsieur Mac Kenzie, mais la voiture était celle qui avait été achetée neuve par un milliardaire excentrique, surnommé Monsieur 5% à cause des royalties qu'il touchait sur la vente du pétrole iranien aux Anglais... Elle avait pris la relève d'une deuxième Rolls Royce, carrossée par Hooper avec une bulle en perspex, et ces deux voitures furent longtemps vues sur la Cote d'Azur, où Nubar Gulbenkian avait pris sa retraite.

La 600 que l'usine de Stuttgart s'était bornée à livrer en peinture métallisée spéciale bicolore courant 1967, fut directement envoyée chez le seul carrossier digne de ce nom encore en activité à l'époque, et capable de réaliser des aménagements spéciaux de grande qualité. C'est donc Henri Chapron qui se chargea de découper le pavillon pour y installer une énorme vitre en Triplex, et des rideaux pour éviter que l'habitacle ne se transforme en une véritable serre aux premiers rayons de soleil.

L'intérieur fut complètement refondu. Nubar Gulbenkian avait les boiseries en horreur dans ses automobiles, donc celles de la 600 furent tendues d'un nouveau cuir utilisé pour tout l'habitacle, jusqu'au volant! La console arrière était conçue comme une sorte de séparation chauffeur sans en être vraiment une. Calquée sur celle de la Rolls, elle regroupait les poignées de maintien, les vastes fourre-tout, l'ordinateur de bord, le deuxième compteur de vitesse, et toute une batterie d'interrupteurs. En dessous, on trouvait un frigo. On pouvait encore remarquer deux porte-pipes en métal doré qui furent rajoutés par la suite, et les allume- cigares identiques à ceux des DS, ou encore l'épais Dunlopillo sous les moquettes...Comble du raffinement, la banquette arrière, quoique d'aspect classique, offrait les mêmes possibilités de réglage que deux fauteuils séparés, et les contre-portes recelaient des miroirs de courtoisie à glace biseautée de la taille d'un poudrier. En toute modestie, le propriétaire de la voiture s'était fait fixer une plaque avec ses titres honorifiques sur le couvercle de la boite à gants!

Maurice Wolff utilisa peu sa voiture qui avait un faible pour les pompes à essence, et se familiarisa avec les nombreuses fuites hydrauliques qui font tout le charme des 600 vieillissantes. S'y rajoutèrent encore les inévitables fuites de la fameuse suspension pneumatique, ce qui fit que son épouse arriva à le convaincre de se débarrasser de cette automobile aussi couteuse qu'encombrante. Il y eut néanmoins plusieurs apparitions au concours d'élégance de Baden-Baden, et même à la bourse de Lipsheim, ou encore sur le parvis de la cathédrale lors de mariages, ce qui est incontournable pour ce type de voiture d'apparat.

Elle fut finalement confiée à un négociant qui était installé à Sélestat, et qui sut profiter des merveilleuses possibilités de l'internet pour la revendre malgré tout à perte au Portugal... Je l'ai revue depuis, sur un support que je n'ai plus en mémoire, à un prix astronomique! Etait elle réellement encore à vendre?